Le cœur s’emballe

Le sentiment perçu en marchant dans les rues dépeuplées de Toreigne ce soir produit, même chez Tagar, une envie de ne pas s’y éterniser. Son regard éclairé d’orange voyage rapidement dans la pénombre d’un puits de lumière à l’autre et leurs alentours. Ces quelques traces de brasiers consumés, charbonnant, émettent encore une faible lueur contribuant à l’atmosphère inattendue des rues désertes.

Tout autre jour, sous le soleil ou sous les étoiles du marché, ces grands axes foisonnent de vie, de rires, de cris. Les marchants et leurs étales, les petites gens et leur sandales, les enfants et leur parents. Des rues bavardes qui malaxent leurs passants avec soin, qui les honorent quand ils arrivent, qui les couronnent quand ils s’en vont, qui les célèbrent quand ils reviennent. Il fait bon d’être vivant dehors à Toreigne.

Ce soir, ces mêmes rues ont été abandonnées. Plus âme qui vive. Le festival des Cinq Sommets est si important pour les Toréens que même la milice patrouille en effectif plus que réduit.

Ce serait mentir que de dire que cela n’arrange pas Tagar dont les affaires se passent bien de sa présence ainsi que de celle des badauds. Et même s’il aurait préféré le rire des enfants qui jouent sur la place à un rendez-vous dans la pénombre avec un inconnu dont la réputation se rapproche plus de l’hopyr des égouts que d’un honnête marchand, Tagar sait que s’il venait à être reconnu, sa vie d’homme libre, ou plutôt sa vie tout court, se verrait raccourcie.

Au coin de cette rue qu’il vient de traverser, une ombre passe à toute allure. Tagar inspire, attrape le pommeau de son glaive de la main, tend et gonfle son corps, ferme la bouche, ouvre les yeux, tend les oreilles…

Ni dans l’ombre.

Ni dans la lumière.

Rien.

Une légère brise s’engouffre dans l’allée et se frotte contre les murs de pierre en miaulant. Elle ravive au passage les braises presque éteintes donnant l’illusion d’un chat qui s’avance. Quand il arrive à la hauteur de Tagar, ce dernier en perçoit l’énergie spontanée, câline, chaleureuse, enivrante.

Tagar découpe cet somnolence soudaine avec son glaive qu’il extirpe du fourreau d’un geste puissant et efficace accompagné d’un cri vif et empreint de courage fendant l’air sur son passage Rahhhg !

Un rire fuyant se fait entendre à une distance de quelques maisons derrière lui. Une bruine légère s’installe. Le murmure d’un tambour commence à résonner au creux de son corps. Au fur et à mesure que la vibration évolue, en rythme, en intensité, jusqu’à s’emparer de sa cage thoracique en entier, la pluie s’accentue passant d’un crachin à une averse plus lourde et plus franche. Ce grondement lui monte à la tête, comme un orage soudain. Un éclair fend le ciel qui s’est couvert de nuages et illumine la rue trempée d’une lumière blanche et froide.

Tagar est par terre. Ce tonnerre l’a soumis, l’a agenouillé, le fait ramper. Il est là, les mains sur la terre battue et le gravier, loin de son glaive qu’il a lâché entre deux battements de cœur. Les genoux dans la boue, tremblants, le visage à moitié dans une flaque entre deux pierres, le pied de Kaar sur le dos, il n’a plus la force de résister.

Son coeur bat d’une mesure sans conviction. Ses yeux se ferment à moitié. Ses doigts, les muscles de ses bras, de ses jambes de son dos, tous se relâchent. Le tambour et la pluie s’arrêtent. Ne reste que son corps, gisant, trempé, inanimé, en route vers les profondeurs.

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