Ariane

Il existe des endroits
où peu osent mettre les pieds de peur de ne jamais en sortir. Des
endroits où les saules centenaires baignent leurs racines profondes dans
les eaux marécageuses. Où les chemins se dérobent derrière les moins
avertis, les empêchant de faire demi-tour quand ces derniers, une fois
perdu, souhaiteraient s’en aller. Des lieux desquels ont dit que même le
soleil cache de sa vue en les couvrant de nuages pour n’en connaître ni
les histoires, ni les vents, ni les gens.

Car bien que ces
endroits soient évités par tous ceux qui souhaitaient garder la vie
sauve, il n’en était pas de même pour tous les individus. Certains en
quête de remèdes et anciennes sagesses, d’autres en quête de pouvoirs
extravagants et profondément ancrés dans les mythes et légendes
entourant ces sites et ceci à des fins bien souvent plus que discutable
et enfin, les maîtres des lieux, ou plutôt devrais-je dire, les
maîtresses.

On pouvait, si l’on
était assez téméraire, ou bien complètement désespéré, chercher refuge
dans ce territoire mystique. Avec beaucoup de chance, et de
persévérance, et si la folie ne vous avait pas pris avant de vous
encourir en criant aux fantômes, vous pouviez trouver au milieu des
saules et des étangs morbides, une habitation. Le toit se composait de
bardeaux de bois, et se divisait harmonieusement en deux pans débordants
sur les cotés de la cahute. Une cheminée grimpait le long du mur pignon
à l’arrière de la maison et fumait doucement tout au long de l’année.
Des motifs étranges formés de cercles imbriqués, superposés, ou collés
et de traits les soulignant ou les traversant dans des teintes rougeâtre
ou verdâtre ornaient les murs de chaux blancs posés à même le sol.

C’est dans cet endroit
qu’était perdue Ariane aujourd’hui. Ses parents et d’autres personnes du
village voisin lui avait conté mille et une fois l’histoire de la
sorcière des marais, qui pendant la dernière guerre aurait caché et
soigné les blessés des deux camps s’étant égarés dans les bois entourant
le marais. Cependant, il n’y avait qu’une poignées d’entre eux qui en
était revenu, propageant rapidement l’idée que la sorcière avait du
piéger et manger les autres.

Finalement, l’histoire servait surtout à empêcher les plus curieux à se perdre dans les bois, ou se noyer dans les marais.

La jeune fille, dont le
père souffrait chroniquement de douleur à la jambe après se l’être cassé
récemment, s’était aventuré dans les bois interdits pour voir par elle
même si oui ou non, l’histoire disait vrai. Auquel cas elle pourrait
ramener un remède à son père. A cet effet, elle avait tout préparé : Un
pique-nique pour la route, un duvet pour la nuit, une lanterne pour
garder la lumière proche d’elle à tout moment et même un petit couteau
pour se rappeler que c’était d’elle qu’il fallait se méfier.

Elle passa la journée à
errer dans les bois, en se répétant qu’elle trouverait la sorcière coûte
que coûte. Elle s’arrêtait ça et là, pour écouter les oiseaux qu’elle
n’avait jamais entendu auparavant, ou observer certaines plantes mais
toujours continuait à avancer plus profondément dans le bois. Quand
soudain, alors qu’elle s’apprêtait à frapper à la porte de la maison, un
champignon particulièrement coloré sur le coté attira son attention et
ne pu s’empêcher de s’en approcher de plus près, juste avant qu’une voix
la fasse sursauter.

     " Je ne pense pas
qu’il soit judicieux de toucher celui là avec ses doigts, “ dit une
femme derrière elle, habillée d’une cape de laine épaisse et marron.

Ariane éloigna sa main
du champignon rouge bonbon et s’effondra en arrière. Elle plongea son
regard vers le bas et eu comme premier réflexe de fouiller dans son sac
nerveusement à la recherche de son petit couteau.

La femme tenait un
panier fermé d’une main posée sur un linge grisâtre, et agrippait sa
cape avec l’autre main, de manière à se protéger du vent. Des cheveux
noir longs et ondulés, tombaient en cascade depuis le haut de son crâne
jusque sur ses épaules. Deux tresses un peu lâches partant de devant ses
oreilles et se rejoignant à l’arrière lui permettait d’organiser ses
cheveux de telle façon à lui rendre le visage entièrement dégagé. Ses
yeux était de la même couleur que sa cape, et ses lèvre aussi rouge que
le champignon devant lequel Ariane était restée assise. Son expression
n’éveillait aucun sentiment d’insécurité chez la jeune fille. Néanmoins
cette dernière restait sur ces gardes, les histoires de ses parents lui
revenant en tête une à une.

Prenant son courage à
deux mains, Ariane bégaya ” C’est to…Tu es la … sorcière ? “ Ce qui
fit éclater de rire la personne en face d’elle. ” Si tu n’es pas une
sorcière, dis le. Tu n’es pas obligée de te moquer de moi en prime, “
ajouta l’adolescente en fronçant les sourcils, vexée. Tout en se
relevant et en frottant l’arrière de son pantalon, Ariane repris la
parole : ” Comment sais-tu que je ne devrais pas toucher ce champignon ?

Un vent d’automne
souffla et fit frémir les branches à l’entour, soulevant les feuilles
brunies et tombées des saules. Ariane émerveillée par ce spectacle ne
remarqua pas la femme qui avait commencé à faire de le tour de la jeune
fille pour rentrer chez elle sans prêter attention à ce qui lui était
adressé.
C’est quand la porte claqua que le vent se stoppa et que l’adolescente repris ses esprits.
 
” Vous… “ commença -t-elle. Ariane fut bouche bée. Devant elle , on
ne voyait plus que le marais abandonné, entouré de saules aux branches
presque vide.
Après s’être frotté les yeux, elle regarda à droite, à
gauche, derrière et devant. Aucune maison, ni de champignon rouge bonbon
ou de cape marron. Il n’y avait plus qu’un chemin large et droit dont
les bords composés de jeunes arbres et de plantes grimpantes,semblaient
presque arrangés, avec pour dernier spectacle la pluie douce des
feuilles de saules envoyées en l’air un instant plus tôt.

La jeune fille allait
abandonner, ses yeux devenus humides. Quand tout à coup au milieu du
chemin, dans un nouveau sursaut du vent et un tourbillon de feuilles, la
femme réapparu avec en main cette fois un pot en verre étiqueté qui
renfermait un liquide presque transparent. Il était accompagné d’une
petit message noué avec un ruban olivâtre. Ariane s’approcha et la femme
lui tendit le pot en souriant.
L’adolescente le pris en main et lu
l’inscription : ” Élixir d’écorce de saule “. L’écriture était soignée
et lisible. Elle dénoua le ruban et déplia la petite note de papier. On
pouvait y lire dans une écriture similaire à celle de l’étiquette : ”
Soulage temporairement une inflammation “

     ” Maintenant, va, ton père t’attends, jeune Ariane. “

Après avoir crié de
toute ses forces ” Merci “ aux marais, aux bois et leur maîtresse,
Ariane se mit à courir le long du chemin qui était tout tracé avec le
pot dans son sac.
Derrière elle, dans un dernier soupir, le vent fit disparaître à nouveau la silhouette de la femme mystérieuse.

Une pensée, un mouton

Installé dans les champs grandissants des montagnes alentours, les moutons paissaient dans un calme discutable comme toujours. Chacun d’entre eux, laine comprise, étaient comptés et gardés par un simple berger. Ils passaient la journée à dévorer par prairie entière, des quantités d’herbe inconcevable. Si bien que le berger qui les accompagnait, devait trouver un nouvel endroit chaque jour de l’année.

Il y avait cependant une raison à tout cela. Une raison pour laquelle ces moutons en particulier, mangeaient sans jamais être rassasiés. Et le berger comptait bien la découvrir, il trouverait quoi qu’il arrive.
La journée, comme ils ne faisaient que manger, il soupçonna que les bêtes profitaient de la nuit pour une à une s’échapper. Alors vint un soir où contre un arbre, il feignit de s’assoupir. Les moutons à leur tours se couchèrent, l’un après l’autre, du premier, jusqu’au dernier, sans qu’aucun ne semble manquer. Quand il allait presque s’endormir, le berger buvait une gorgée d’un petit élixir.
Plus tôt dans la journée, il avait été voir un enchanteur en lui demandant de lui donner quelque chose qui cette nuit, le garderait éveillé et sans peur. Ainsi, sous les nuages, éclairé par la lune, il observait ses moutons qui, à première vue, semblaient tout ce qu’il y avait de plus congru. Après avoir bu un peu du merveilleux liquide, il les comptait un à un et arrivait à un résultat limpide.Aucun mouton n’avait disparu, ni même ne s’était levé.
L’élixir fut si efficace que quand le soleil se leva, le berger n’en cru pas ses yeux. La nuit était passée en un clin d’œil.

Cependant, à y regarder de plus près et sous la lumière du soleil, ses moutons qui n’avaient pourtant pas bougés pendant la nuit, n’étaient plus les même que le jour précédant. Certains qui étaient marron étaient devenu noirs, certains qui étaient noirs étaient devenu blancs, et certains qui étaient blancs étaient devenu marron.
Le berger frotta ses yeux pour voir s’il ne rêvait pas. Néanmoins les animaux se paraient encore de leur nouvelle couleur. Il alla voir l’enchanteur à nouveau pour lui demander si cela pouvait être un effet secondaire de son élixir. Ce dernier lui expliqua que l’élixir fonctionnait comme demandé, et qu’aucun effet secondaire pouvait en résulter.
– Tu m’as demandé de te garder éveillé, et sans peur. Si aujourd’hui tu es capable de voir que tes moutons changent de couleur chaque nuit, c’est que tu n’a plus peur.
– Mais enfin, pourquoi mes moutons changeraient-ils de couleur chaque nuit, ça n’a vraiment aucun sens ?! Ne me fais pas croire que tu sais aussi pourquoi ils mangent autant ?
– Bien sûr, c’est évident. Les moutons suivent leur berger, et chaque jour tu les emmènes toujours plus loin, alors ils te suivent comme ils le peuvent.

– Hello Alice, dit Margot en s’asseyant à table devant son petit déjeuner. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit. Il y avait des moutons qui changeaient de couleurs et qui mangeaient des prairies entières. Et j’étais un berger… Et j’étais inquiète pour mes moutons. Et il y avait un enchanteur qui faisait des élixir pour lutter contre le sommeil. Et il disait que c’était de ma faute si les moutons mangeaient autant.
– C’est un sacré rêve, répondit Alice, en s’asseyant à son tour prenant à deux mains sa tasse de thé.
– Tu crois que les moutons représentent quelque chose ? Demanda Margot, encore rêveuse.
– Qui sais ? Peut être que ton enchanteur à remarqué que tu réfléchissais trop à tout, tout le temps et te proposait simplement de faire une pause, maintenant que tu en étais consciente. Alice parlait calmement et ce simple fait suffit à convaincre Margot.
– Aujourd’hui je ne vais penser à rien et faire une pause, c’est sur ! Tu crois que je devrais aller en cours ou non ? Demanda Margot, arborant un sourire malicieux.