6 lignes – jour 100

C’est le signe d’un déséquilibre sérieux. Claire s’est presque assoupie assise sur le portail de l’enclos des chevaux. Elle est habillée d’une chemise rouge, dont le bouton du haut réplique les dernières heures de sa mère sous la potence. Elle vit plus qu’avec son père, palefrenier d’un grand marchand à Atkeer. Chaque mention du noble auprès d’elle la fait fondre sur place comme un torrent à travers la vallée.

6 lignes – jour 98

Tout est contour de la chose. La lumière qui ambre les peaux, l’absence de distance, la douceur de leurs doigts qui prolongent leurs pensées sans interrompre le fil de leur discussion. Le corps de l’un appelle l’autre et réciproquement, avec subtilité. Les chaussures sont mises de coté, ils privilégient la chaleur en haut du canapé sous un plaid. Partagé, car à cette altitude, il est plus judicieux de s’encorder.

6 lignes – jour 99

Ma petite sœur me tenait au courant des événements. Ceux qui se passaient à l’école, mais aussi à la maison et chez ses amis. Je rêvais de prendre le train, pour aller à l’école, de faire mes devoirs sous la discrétion de papa ou encore de manger du gâteau chez Rémi ou Sophie. Je l’écoutais avec attention, dans chaque aventure jusqu’à ce que ses visites se raréfient.

En même temps, elle a toute la vie devant elle. Pourquoi se tracasser d’un grand frère sur un lit qui comme seul signe de vie ouvre les yeux le jour par automatisme. Je ne peux même pas lui répondre. Comme elle, je finirais par me lasser. J’en suis convaincu.
Ici, il n’y a pas grand chose à faire. Parfois, je peux regarder par la fenêtre. J’y voit l’autre façade de l’hôpital. Et dans de rare occasion, je vois un autre patient qui regarde lui aussi par la fenêtre. Mais le plus souvent, je ne peux voir que le plafond blanc de la chambre. Il n’a plus été repeint depuis trois ans. Un an après que je sois arrivé. Marie avait onze ans à l’époque. Aujourd’hui, je discerne trois œuvres différentes sur le plafond, toute du même artiste.

Oscar avait perdu l’équilibre et s’était effondré dans la cuisine. Ne le voyant pas répondre à la porte quand elle sonna chez lui, l’infirmière s’occupant de lui ce jour là jeta un œil à travers la boite aux lettres. Elle venait de l’avoir au téléphone, donc il aurait été assez improbable qu’il ne soit pas à la maison. Quelle ne fut pas son horreur quand elle le vit gisant sur le carrelage en damier de la cuisine, une flaque de sang à coté de son crâne.
Mais Caroline avait le sang froid, et immédiatement, elle reprit ses esprit. Elle se rappela alors que deux ouvriers travaillaient sur un chantier dans une rue perpendiculaire. Elle couru jusque là, et sur place, leur demanda s’il avait un pied de biche pour forcer la porte.

L’ouvrier à qui elle eu affaire parla de l’histoire à son collègue, et en moins de deux minutes, elle revenait devant chez Oscar avec deux ouvriers, une massette et un pied de biche. L’un des deux ouvriers posa le pied de biche dans l’interstice entre la porte et le cadre et l’enfonça de plusieurs coup de massette. Après à peine une dizaine de secondes, la porte lâcha. A trois, l’infirmière en première, ils entrèrent dans la maison et aidèrent Oscar à se relever et se poser sur sa chaise. Il était conscient, et la blessure à son crâne était heureusement très superficielle. La flaque de sang était due aux médicaments qui fluidifient son sang. Elle l’avait emmené à l’hôpital aussitôt.

Après l’avoir rafistolé, la docteure lui avait déclaré qu’il devrait rester une semaine. Elle voulait être certaine que la blessure, bien que superficielle, ne s’empire pas.
Pendant cette semaine, il avait beaucoup tourné en rond. Il m’avait raconté cette histoire, plusieurs fois. Il finissait par “Tu sais mon petit gars, la vie c’est comme ça. Un jour tu manges une pomme, l’autre de la compote. Toi, t’as commencé par la compote.”
Et lui, la compote, il en avait ras le bol. Il pouvait plus la voir. “J’ai encore des dents bon sang !” avait-il crié avant de l’envoyer valser en l’air trois jour de suite jusqu’à ce que le personnel accepte enfin de ne plus lui en apporter et de mettre une pomme à la place.

Les voyages dans le temps

Revenir sur les plaines de Vasmnyir avant qu’elles ne soient inondées par le sable et les dunes. Les rivières et les fleuves, véritables veines du royaumes permettent de s’y déplacer au gré du courant, ou à contre sens. Vaemar, sa citadelle, ses alentours peuplés consciencieusement alternent entre maisonnettes et champs de culture. A cette saison, on peut y observer une couverture dorée reflétant la richesse la plus fertile de cette partie du continent.

Les nombreuses guerres ravageant les frontières ? La vie des habitants de cette partie du royaume se fait sans jamais en entendre parler. Ils se sont battu au front pour gagner leur parcelle et maintenant ne pense plus qu’à celle ci. Ne vivent que pour leur sérénité et feraient tout pour la garder intacte.

Les yeux rivés vers le lointain, le magicien voyage silencieusement à travers ses souvenirs.

“Tu vois Antonin, quand je regarde ces dunes de sable, je ne peux m’empêcher de rêver de l’ancien monde et de ses habitants,” dit Serano.

Son vieil ami au chapeau garde les yeux sur l’horizon un temps avant de lui répondre.
“Je regrette les plaines, les rivières, la couleur des champs. En revanche, l’ancien monde et ses habitants ne me manque nullement. Sans être insensible à leur sort, ce grand désert reflète à merveille la richesse de leur dévouement.”

Poème

“Épée à la main
Danse au présent

Un courant ascendant
Garde fraîche la cour du temps

La justice ancrée dans la matière
Elle se compte par trois

Bercé par l’agitation
Il crie parfois”

Je trouve prodigieux cette façon qu’ils ont d’écrire et dessiner des choses aussi farfelue les unes que les autres sans jamais se fatiguer. C’est le cinquantième que je trouve de cet auteur, et le sens est encore bien manquant. Je suis pourtant convaincu qu’une clé est dissimulée quelque part.

Le jour où j’ai oublié

La bibliothèque, qui jusque là avait été un refuge pour moi, s’efface peu à peu de ma mémoire. Le hall d’entrée avec son arche ouverte vers l’extérieur face aux première rangées de livres me donne l’impression que le savoir a l’envie de se mouvoir hors de ce lieu. Ces livres soigneusement triés et rangés sur des étagères à perte de vue. Tant vers l’horizon que vers les étoiles dont le plafond, à peine distinguable tant il semble distant, est recouvert en partie.

De ce hall d’entrée démarre une allée centrale. Assez large que pour y circuler en charrette dans les deux sens, elle mène vers une grande salle de lecture. C’est dans cette dernière que je parcours les matières qui m’intéressent, à savoir, l’astronomie, la mythologie et la magie élémentaire. Les ouvrages sont diverses et variés et il est parfois difficile de garder un semblant d’organisation tant leurs nombres tend à grandir au fur et à mesure que j’arpente de nouvelles allées.

Je pourrais ouvrir une nouvelle bibliothèque dans Val Tereigne avec à peine la moitié du nombre de travaux sur l’astronomie que j’ai consulté. Je connais cette matière comme ma poche, et ai cessé depuis longtemps de m’y intéresser. J’apprécie d’ailleurs le clin d’oeil fait à l’étoile du matin au milieu du hall d’entrée et son homologue sur le plafond.

Les essais sur la magie élémentaire sont nombreux mais bien trop lacunaires. D’aucun passés entre mes mains je n’ai pu tirer une information applicable pratiquement. Composés principalement de témoignages accompagnés de poésies et schémas incompréhensibles, je me suis résolu un temps à laisser cette matière de coté pour un temps.

Pour ce qui est de la mythologie, toute les allées aborde le sujet dans au moins un volume d’une manière ou d’une autre. Même les ouvrages sur la magie élémentaire ont pu m’offrir des éclaircissement sur Or, Divin parmi les divins.

Cette bibliothèque abrite une dizaine de moines et à peine plus de novices ce qui remet sensiblement en question la grandeur extravagante de son architecture. Pourtant, le soin et la méticulosité apportés à cette réflexion n’en sont que d’autant plus brillants de justesse quand on sait à quel point chaque espace et chaque temps sont nécessaires à l’avancée ondoyante et individuelle des membres à l’aurore de leur propre Rayonnement.

Aujourd’hui, ce hall d’entrée, cette grande salle de lecture et toutes ces allées et venues des autres apprenants se fondent dans leur conception propre. De ces concepts, ils ne restent plus que l’idée, estompée, lointaine et imperceptible. La flamme du savoir m’a consumé et comme l’encens. Je me diffuse peu à peu, grain après grain, mot après mot. Jusqu’à ce que de moi, il ne reste plus que le souvenir dans la tête de ceux qui ont partagé ma vie, ou plus brièvement croisé ma route.

La chaleur de mon état est indescriptible. Je la vis et en profite.