6 lignes – Jour 68

amorcepour6lignes:

Ca fait peur, non ?

Ça fait peur non ? Quand j’écoute les discussions des personnes âgées, j’ai l’impression qu’en plus de vieillir, ils dégénèrent. Dans le sens péjoratif du terme. Ils attrapent cette maladie, loin d’être rare, et visiblement contagieuse : Maman va mieux ? Maman tient le coup ? Ou encore le plus sournois :
tu vas bien ? J’entends que ce n’est pas la forme pour maman. A un certain age, ils commencent a oublier qu’il existe un chemin, eux n’en voient plus que le bout.

Et comme leur bout à eux leur fait peur, ils se concentrent sur celui des autres. Et quand les autres en ont marre, et qu’ils ne leur répondent plus, ou que la réponse est toujours la même, ils décident de creuser et passe à la prochaine victime. Vampire d’une émotion schizophrène, la sympathie. Ils te mordent dans le cou dans les “fêtes de famille”, dissimulant leurs sombres desseins derrière des Que tu as grandi ! Mais je ne suis pas dupe de leur propre inconscience.

En réfléchissant à tout ça, tu vas peut-être t’apercevoir que
tu ne souhaites pas prendre le temps de me parler de tes aventures au
pays des merveilles, et encore moins de me les écrire. Tu comprendras
donc que de mon coté, je préfère économiser ma sympathie. Cesse de te
croire obligé d’user de la tienne en demandant faussement de mes
nouvelles juste pour avoir ta dose. Les mauvaises nouvelles, tu les
cherches comme un drogué sans sa came.

Rends moi service. Rends toi service. Vis. Selon une croyance populaire, on en a qu’une, de vie. Je ne compte pas passer la mienne à répondre à cette seule et unique question qui finit par rimer comme un Alors, elle est encore en vie ?. Moi, je rêverais que tu me donnes de tes nouvelles. Que tu me dises que tu viens de faire le tour du monde ou que le dernier livre que tu as lu t’a ému. Seulement, pour ça, il faudrait que tu commencer à penser à t’émerveiller.

Je ne souhaite pas faire des nouvelles fâcheuses qui touches tout le
monde un tabou. Mort sous tous ses drapeaux, maladie, accident, le temps
qui passe. Seulement là, c’est incroyable. On ne se parle jamais, et
c’est pourtant la seule chose que tu es capable de me demander. Toi qui
vieillis, toi qui as peur, toi qui peut-être ne sais plus quoi dire ou
n’as peut-être jamais su. Peut être que tu n’as rien à dire ? Ou rien à
moi. Peut-être que tu avais juste besoin de me lire.

Il n’y a plus d’âge pour être vieux. Quand tu commences à plus
te préoccuper de la mort que de la vie, c’est certain, t’es touché.
Néanmoins, rien n’est trop tard. Il est toujours temps de changer de
cap. Direction les beaux projets, les petites joies du quotidien, les
grandes nouvelles. Mais surtout, il est temps de regarder en face la
mort, car tu sais qu’elle viendra. Mais plutôt que l’inviter chaque jour
à table pour discuter, commence à lui montrer comment est ta vie.

D’ici à ta prochaine rechute, prends soin de toi, manifestement c’est vital,
Bisous
Ton neveu

6 lignes – Jour 67

amorcepour6lignes:

J’entendis sa voix.

J’entendis sa voix. A travers la brume, un simple écho. Son timbre était chaleureux comme celui qui appelle au repas quand celui ci est à servi. Des cris autour de moi continuaient à envahir l’espace avant de se fondre dans un bourdonnement indissociable. Seule restait cette voix, douce, familière. Le champ qui servit de lieu pour la bataille fut semé d’une triple poignée d’homme de chaque coté. Et quand mon dernier souffle vint, il n’en restait guère plus.

6 lignes – Jour 66

amorcepour6lignes:

Beaucoup dépend du hasard.

Beaucoup dépend du hasard. C’est ce que certains prétendent. Mais que peut-on réellement dire du hasard ? Si sa cause se trouve connue, alors il n’existe plus. Il devient simple causalité. Il est certain, dès lors, que l’on peut le qualifier de “temporaire”, n’est-ce pas ? Et qui dit “temporaire”, dit “patience”. Car “tout vient à point à qui sait attendre.”

                                                   – D’accord André, et par hasard, tu as le sel ?

– Oui bien sur, le voilà. Patience, je disais. Oui, la patience. Mère de toutes les vertus. Ou, serait-ce la sagesse ?

                                                   – Oui, c’est la sagesse qui est mère, André.

– Ah, bien. Donc la patience : Être capable d’attendre. On peut avoir une bonne raison d’attendre et pourtant renoncer à la patience. Imagine, si on te promet une surprise si tu parviens à garder une pomme intacte dix minutes.

                                                   – Facile, j’aime pas les pommes.

– Non, mais imagine. Ça peut être ce que tu veux, une poire, un abricot, une pêche… Que sais-je ?

                                                   – Une part de pizza par exemple ?

– Oui, par exemple, et bien après dix minutes. Tu ne l’as pas touchée, elle est toujours à la même place dans l’assiette, tu ne l’as même pas reniflée. Et là le gars te remercie d’avoir participé et il t’offre une pizza entière.

                                                   – Une pizza entière ?

– Oui, c’est pour l’expérience. On peut mettre ce qu’on veut. Et donc, n’importe qui préférerait attendre pour une pizza entière plutôt que se gâcher la surprise et manger rien qu’une part. Mais toi qui est devant la part de pizza, tu sais pas ce qui t’attends si tu la manges pas la part de pizza. Pour ce  que t’en sais, elle sera juste froide, dans dix minutes. Donc tu la manges et profite du présent. Et la patience, tu la laisses aux plus vertueux.

                                                    – Oui, finalement, c’est un peu du hasard.

6 lignes – Jour 65

amorcepour6lignes:

Elle hocha la tête.

Elle hocha la tête.
Si elle ne lui mentait pas, Denetior et son groupe de pilleurs
n’était plus très loin. A moins d’un jour à cheval. A en juger par les
flammes qui ravageait encore le village, l’histoire semblait plus que
plausible.

Il la fit monter sur son cheval et s’installa derrière elle. L’hiver frappait avec la même brutalité que la bande qu’il chassait, et ne pas l’emmener reviendrait ici à la tuer. Après l’avoir entourée de son épais manteau, il ordonna à sa monture d’avancer.

6 lignes – Jour 64

amorcepour6lignes:

Au bord d’une route, dans le creux d’un fossé.

Au bord d’une route, dans le creux d’un fossé. A choisir, j’aurais préféré une plage, le bord d’une falaise ou au pied d’un arbre. Si un souhait, je pouvais encore me voir exhaussé, je retiendrais celui qui ne coïncide pas avec la perte de ma vie au bord d’une route, dans le creux de ce fossé. Avec pour seule mer, la mienne, à mes coté. Pour sombre panorama, la vue sur ma chère et tendre, poignardée. Et ce qui jusque là me rendait chêne puissant, ma fille, inanimée.

6 lignes – Jour 63

amorcepour6lignes:

Je vais prendre une douche.

Je vais prendre une douche. Fermer les yeux. Laisser l’eau couler. La pièce se resserrer sur mon être le temps d’un instant. Toutes les pensées parasites s’évaporeront sous la chaleur de l’abandon. Si je tombais, dès lors, ce serait exempt de tout tracas. Je me pensais éclairé, et pourtant, dans cet atmosphère humide et chaude, j’ai assimilé avec ironie qu’il m’était possible d’être lucide et tout de même expérimenter, par maladresse, l’amertume froideur du carrelage.

6 lignes – Jour 62

amorcepour6lignes:

Papa et maman ne s’aimaient pas.

Papa et maman ne s’aimaient pas. Lucas ne savait pas pourquoi. Chaque soir, ils criaient jusqu’à en perdre la voix entre les plumes et le matelas. Cela l’avait décidé, un jour, à les quitter. Ce matin, alors qu’il touillait avec sa cuiller dans son bol de céréales sans vraiment en manger, il avait finit par leur annoncer solennellement “Maman, Papa, je souhaite que l’on se sépare.” A quoi son père avait répondu “Tu vois, Anne, ce que tu lui fait dire ?” – “C’est MA faute ?!”

6 lignes – Jour 61

amorcepour6lignes:

C’est un ordre !

C’est un ordre ! Et il s’exécute. Sans hésitation. Sans a priori. Machinalement. Il conduit une heure. Il n’y a pas de trafic. Il sait l’éviter. Quand il arrive à devant l’hôtel, il y entre avec une valise. Il est calme. Sa chambre est au dix-huitième étage. Il passe la carte magnétique et la porte s’ouvre. Dans la lunette, il voit un visage au milieu de bien d’autres. Il ne pense pas. Il ne connaît rien d’elle. Il ne lui souhaite rien. Ni bien, ni mal. Seulement elle dérange et c’est un ordre.

6 lignes – Jour 60

amorcepour6lignes:

La réponse est non.

La réponse est non. Je n’ai pas envie de te voir. Te croiser aléatoirement est déjà bien suffisant. Prends-tu tes rêves pour des réalités ? Quand je rentre chez moi, j’ai bien d’autres choses à faire que passer du temps avec un homme aussi ridicule. Tu me fait rire avec tes poèmes ; s’ils sont relativement bien construits, je ne peux m’empêcher de les mettre en relation avec l’image pathétique que tu traînes péniblement. Veux-tu bien cesser de m’importuner ?

La réponse est non. Je n’ai pas pour habitude de m’arrêter en si bonne voie et puisque tu me vois comme quelqu’un de pathétique, je t’informe que j’ai au moins la capacité de lire entre les lignes. Te voilà soulagée, j’imagine ; étonnée aussi sans doute, d’avoir face à toi, quelqu’un à ta hauteur. Veux-tu que j’amène quelque chose à manger, ou que je cuisine, ou l’idée même d’avoir perdu la manche t’as coupé toute envie de te sustenter pour les jours à venir ?

6 lignes – Jour 59

amorcepour6lignes:

Il ne broncha pas.

Il ne broncha pas. Dans un nuage de poussières, deux hommes entrèrent en piétinant la porte qu’ils venaient d’enfoncer. Lucio, assis à table et dos à l’entrée, ne lâcha pas l’attention portée à son bouillon qu’il avalait à coup de cuiller en bois. C’est quand l’un des deux hommes lui attrapa l’épaule qu’il prit conscience de leur irruption. Dans une série de mouvements, précis, presque dansés, sa lame vint et revint peignant sol et plafond d’un rouge décourageant.

Face à cet art macabre, le second briguant pris la fuite, décidant qu’il ne souhaitait pas être la seconde couche de ce triste rafraîchissement de la pièce. Lucio, quant à lui, se rassit face à son bouillon qu’il avait pris soin de ne pas teinter de sang. S’il comptait bien, il devait avoir une petite heure avant que l’autre homme ne confirme sa présence auprès des siens et appelle du renfort. Après avoir déposé son bol vide et quelques pièces sur la table, il s’en alla.